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LA DIFFICULTÉ DE VIEILLIR

vieillir
Source:
https://www.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2007-3-page-45.htm

Vieillir, c’est accepter la perte définitive de tout un champ de possible. S’inscrire différemment dans le temps, dans son corps et ses limitations et réussir à ne pas renoncer à être un sujet désirant. Un dur travail dont la douleur quelle qu’en soit la forme ne peut être exclue.

Incontestablement, les conditions du vieillissement humain ont considérablement évolué ces dernières années. Les gens âgés vivent et vieillissent mieux, plus longtemps, les capacités relationnelles et d’entreprendre sont sans commune mesure avec celles de la génération précédente.

Et, pourtant, vieillir reste difficile. Il suffit d’écouter.

Il s’agit toujours d’une mise à l’épreuve qui nous place devant une adversité, connue de tous, mais que chacun éprouve seul. Quelles que soient les figures qu’emprunte cette adversité, le temps qui passe et ses traces corporelles, la disparition d’un proche, la rencontre avec des atteintes corporelles, etc., il s’agit de faire face à la finitude, à la limite et à la perte, alors que le champ des possibles s’est considérablement réduit. Redoutables adversaires ! « La vieillesse, vérité de la condition humaine », soulignait Maud Mannoni.

Ce temps de l’existence nécessite des remaniements psychiques intenses, souvent douloureux, qui bousculent les fondements de chaque personnalité, le rapport au corps et à son image, et interrogent les relations aux autres.

Un grand nombre de sujets âgés, de vieillards, vivent et acceptent plus ou moins aisément ce temps avec des possibilités de rebond, voire des ressources inattendues. D’autres vieillissent dans la douleur, physique ou morale, et nous décrirons comment.
Nous insisterons enfin sur un élément qui nous paraît central dans le vécu douloureux ou non de cette expérience du vieillissement : l’existence et l’efficacité de l’aire transitionnelle.

Vieillir est une épreuve

Si le vieillissement est un processus, la vieillesse est un temps de crise, à bas bruit ou clastique, brutalement ou s’étalant dans la durée. Une crise profonde existentielle, car crise des assises narcissiques, mais aussi crise des relations aux autres avec notamment un impact générationnel et familial. Il s’agit donc d’une remise en question, souvent douloureuse, parfois radicale, du rapport au monde et à la réalité. Précisons tout de suite qu’il en est du vieillissement comme d’autres données de l’existence : nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne !

Le vieillissement est d’abord épreuve du corps. Vieillir est physiquement douloureux. Fatigabilité, diminution des possibilités physiques, perte de l’énergie, baisse de l’équilibre, etc. Les organes ne sont plus silencieux. Et, pourtant, les mots sont souvent insuffisants, inopérants pour traduire, décrire les maux, porter les douleurs diverses. D’où leur répétition dans la plainte. Ce corps âgé devient de plus en plus réel, ne se laisse plus oublier, on le supporte difficilement.

Le vieillissement est ensuite une rude épreuve spéculaire. « Je me suis sentie vieille à soixante ans. Je l’ai vu dans le regard des autres. Pourtant, moi je suis toujours la même. C’est ma fille que je vois vieillir », nous confiait une femme installée en maison de retraite. On ne peut mieux décrire l’écart qui croît entre l’image du corps réel qui s’altère avec le temps et l’image spéculaire qui, elle, ne vieillit pas (P.-L. Assoun). Aucune possibilité d’identification dans cette collusion spéculaire, facteur de vécus d’inquiétante étrangeté et de dépersonnalisation. Cet écart qui peut devenir béance est si douloureux que certains chercheront à maquiller, masquer, effacer…

Vieillir est aussi mise à l’épreuve de nos capacités d’agir, de penser et de jouir, puisque notre activité de pensée avec ses possibilités intellectuelles et de mémoire peut en être affectée (nous n’abordons pas, ici, le champ de la démence), et puisque nos capacités de satisfactions sexuelles sont altérées, sur le plan de la puissance chez les hommes et de la séduction chez les femmes.

Enfin, dans le cadre de l’extrême vieillesse, le registre narcissique primaire est fragilisé, voire effracté. Le Moi est en crise, dès lors que l’intégration, l’unité psyché/soma, sont en jeu.

Quelque chose est perdu, définitivement

La vieillesse est le temps du réel. Lorsque l’on est plus jeune, les maux, même ceux des très graves maladies, très rapidement s’effacent, alors que lorsque l’on vieillit ils persistent.

Qu’il s’agisse de la disparition irréparable d’un proche, de la limitation d’une fonction corporelle jamais plus opérante, ou de devoir céder sur le fantasme d’éternité, ça demeure et même ça insiste.

La douleur de vieillir a ceci de particulier : quelque chose est perdu, définitivement ou bien n’adviendra jamais. Le temps est sans concession (Qu’as-tu fait de tes désirs ?). Il y a là un puits de douleur, lancinante pour certains, fulgurante en d’autres occasions. S’impose alors un dur travail intérieur, qu’il s’agisse d’une élaboration pour se séparer de l’objet perdu, d’une acceptation d’une limite que chacun supporte comme il peut. Un travail de deuil qui ne soit pas une résignation, un retrait, c’est ça le difficile : Céder certes, sur un désir et sa réalisation impossible, accepter dorénavant l’impuissance de certaines de nos actions et en même temps ne pas renoncer à sa nature désirante.

Au fur et à mesure de l’avancée en âge, l’enjeu est d’intégrer, d’accepter chaque séparation réelle, chaque castration réelle, alors que les possibilités de symboliser ces pertes sont réduites, voire nulles. Les mots semblent parfois insuffisants, voire dérisoires. Et l’équation symbolique, « perdre quelque chose et gagner sur un autre plan », a ses limites.

C’est ainsi que certains vieillissent dans la douleur.

Vieillir dans la douleur

Cette douleur de la perte définitive, certains s’en prémunissent en ne cédant sur rien, telle la folie du Roi Lear, que le fou interpelle ainsi : « Tu aurais dû être sage avant d’être vieux. » Chez d’autres, cette douleur du vieillir (rappelons que l’inconscient est réfractaire à cette dimension) est d’une telle intensité qu’ils organisent une sorte de « mélancolisation » de leur existence.

À l’occasion d’entrée en institution, des sujets âgés s’enferment dans un faux-self, ne ressentant plus rien, par détachement, s’adaptant passivement à des fins antalgiques.

Ou alors, la vie même n’a plus trop d’intérêt, « à quoi bon continuer de vivre ? », « ça n’a pas de sens ! », une sorte de sentiment de futilité envahit la psyché de ces sujets. La plainte alors gagne tous les secteurs de la vie. La complainte du corps souffrant « j’ai la rate qui se dilate… », la plainte du mauvais (ou de l’absence du) regard des autres, de ne plus exister dans le parole de l’autre. Une insoutenable pesanteur de l’être semble les envahir, qui se compose des éléments suivants : la plainte, le surinvestissement d’un corps qui pèse et ne fonctionne pas, un état dépressif réactif et, enfin, la réalité perçue, vécue, comme inhospitalière, menaçante, voire persécutrice.

Accepter de vieillir, entre Réel et créativité

Vieillir est donc le temps du réel, à proportion de la crise narcissique. Pour certains, la réalité n’est plus créée mais subie. Le sujet âgé peine, alors, à la symboliser. Comment accepter de vieillir dans ces conditions quand on ne dispose plus d’un bagage suffisant d’illusions créatrices ? Quelle place pour le sujet si ce n’est défensive ? Or, certaines conditions du vieillissement nécessitent un art stoïcien de la distance, un emploi de l’humour, des possibilités de création et de sublimation, éléments caractéristiques de l’aire transitionnelle. Lorsqu’un sujet âgé s’en trouve dépourvu, puisse-t-il faire la rencontre d’un analyste, d’un clinicien, qui contribue à restaurer un espace potentiel ; c’est-à-dire, entre réalité objectivement perçue et réalité interne subjective, déployer une aire commune de jeu et d’expérience en présence d’un Autre fiable. Jusqu’à favoriser une relance désirante ? Telle pourrait être, de surcroît, la conséquence d’une telle rencontre.

 

Vieillir, alors, n’est pas cesser de devenir.

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